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Science Interne

Questions à Tarab Tulku XI sur la base commune à la tradition de sagesse orientale et à la science occidentale, sur leur future collaboration ainsi que sur la mondialisation et les conséquences d’une application du savoir universel au développement personnel.

Question : Quel est votre but quant au résultat de cette conférence ?

Tarab Tulku XI (TT) : Par le dialogue avec des scientifiques renommés, le Dalaï Lama a essayé d’établir un lien entre l’ancienne sagesse orientale et la science moderne depuis des années. Je considère que la conférence UNITÉ DANS LA DUALITÉ – TENDREL est une continuation de ce dialogue. Mon but spécifique est de présenter aux scientifiques occidentaux l’essence de la sagesse orientale sous la forme particulière d’UNITÉ DANS LA DUALITÉ, c’est-à-dire, au delà de ses conditionnements culturels ou religieux. En ce sens, j’espère créer une base plus large pour la communication et l’approfondissement de la compréhension mutuelle.
    Cependant, UNITÉ DANS LA DUALITÉ n’est pas seulement une théorie philosophique abstraite et j’aimerais aussi montrer comment la connaissance philosophique / la science de l’esprit de la nature la plus profonde des êtres humains et du monde peut être utilisée directement pour le développement personnel et spirituel. Je viens d’une tradition où l’ancienne connaissance a été appliquée au développement intérieur pendant des milliers d’années. Fondamentalement, l’ancienne connaissance et la science moderne touchent au même point et j’espère que cela deviendra évident de la façon dont c’est présenté dans UNITÉ DANS LA DUALITÉ. Avec cette conférence, j’aimerais inspirer et ouvrir un dialogue allant dans cette direction.

Question : Comment le dialogue entre l’ancienne tradition de sagesse et la science moderne peut-il continuer ?

TT : A Munich, nous avons une pré-conférence où les scientifiques vont échanger leurs vues, puis nous avons la conférence elle-même avec des exposés sur la sagesse universelle d’UNITÉ DANS LA DUALITÉ du point de vue des différentes disciplines scientifiques. Je projette de faire un livre avec ces contributions et ces discussions de façon à ce que les gens qui n’ont pas pu assister à cette conférence puissent connaître cet échange et en bénéficier. Il est particulièrement important pour moi que les gens de l’Occident puissent vraiment voir que les compréhensions de la science occidentale sont connectées à l’ancienne sagesse orientale et qu’il est possible de mettre en application cette connaissance universelle pour le plus grand bien du développement intérieur de l’individu et de l’humanité.
    Dans ce sens, la première étape consiste à reconnaître que la connaissance orientale des êtres humains et du monde n’est rien d’étranger ou d’éloigné, mais coïncide en fait en de nombreux points avec les compréhensions de la science moderne occidentale. La deuxième étape consiste à réellement appliquer cette connaissance universelle au développement personnel et spirituel. Comment faire cela relève du choix de l’individu – les compréhensions de la science occidentale peuvent être utilisées pour le développement intérieur tout aussi bien que la connaissance orientale, il faut seulement les appliquer à ce domaine. En d’autres termes, si nous voulons vraiment changer quelque chose en nous-mêmes et par là dans nos vies, la connaissance universelle de la nature interdépendante de tout ce qui existe doit concrètement être appliquée à la transformation personnelle.

Question : Comment peut-on réellement utiliser la connaissance universelle dans le développement personnel ?

TT : La compréhension de la philosophie / « science de l’esprit » à l’intérieur de la tradition orientale en comparaison de l’approche occidentale comporte une différence fondamentale : en Occident, la recherche est en général conduite par l’esprit conceptuel et donc, l’application de cette connaissance reste aussi dans le domaine conceptuel dans la mesure où elle se limite à une certaine forme de développement matériel externe. En Orient, par contre, la connaissance philosophique n’implique pas qu’une compréhension conceptuelle mais elle est considérée simultanément sous son aspect de transformation personnelle. Dans ce sens, les applications des compréhensions philosophiques en Orient ne se limitent pas non plus à des objectifs conceptuels, mais sont immédiatement appliqués à l’exploration intérieure du sujet et à son développement. Finalement, nous pourrions appeler l’approche orientale de la philosophie / science de l’esprit une compréhension ou connaissance philosophique intégrale.
    De nos jours, de nombreuses personnes en Occident sont intéressées par la psychologie et la méditation, ce qui indique qu’un besoin de transformation intérieure est ressenti. C’est pourquoi je crois qu’il pourrait être très utile d’appliquer la connaissance universelle qui se trouve à la fois en Orient et en Occident concrètement au développement personnel et spirituel. UNITÉ DANS LA DUALITÉ n’est pas le seul moyen de faire cela, c’est juste une façon de présenter qu’il est en fait possible d’effectuer un tel transfert de la connaissance universelle vers le niveau individuel.

Question : Quelles seraient les conséquences au niveau de la société si nous appliquions vraiment la connaissance universelle ?

TT : Beaucoup de gens se sentent vraiment concernés par l’orientation très partiale de la civilisation industrielle occidentale vers l’extérieur, le strict développement matériel. Cependant, ce que nous ne voyons pas, c’est que nous sommes réellement impliqués dans cela et que notre corps, esprit et énergie sont aspirés dans ce développement. Le but du développement extérieur devrait être d’obtenir davantage de paix intérieure, à la fois dans notre corps et notre esprit. Au lieu de cela, les activités de notre corps et de notre esprit sont tirées vers le développements matériel, aux dépends de notre relation avec la nature ainsi qu’avec notre plus profonde nature intérieure. Toute la structure de la civilisation moderne est hautement non-détendue. En fait, le monde tout entier fonctionne de plus en plus de cette façon et il semble juste n’y avoir aucune limite à ce développement. L’effet secondaire est que notre nature humaine fondamentale est de plus en plus « polluée ». Nous nous éloignons de notre nature intérieure et extérieure tout le temps d’une façon très malsaine. Si nous continuons ainsi pendant quelques siècles, nous nous détruirons complètement.
    Le problème est aussi que nous ne pouvons pas juste en sortir. Même si des individus peuvent essayer de se sortir de ce développement global, en fin de compte, cela n’aide pas, parce que tout cela continue. C’est comme si nous conduisions une voiture sur une autoroute : nous conduisons vite, tout le monde conduit vite, et vous ne pouvez pas juste vous arrêter au milieu de l’autoroute. Même si nous parvenons de plus en plus à la conclusion que nous conduisons tous trop vite et que nous pouvons à peine contrôler nos véhicules, ici et maintenant, nous sommes dans une situation où nous devons conduire, où nous devons avancer. Nous voulons arrêter, mais nous ne savons pas comment. Alors, que pouvons-nous faire ?
    Nous avons toujours la possibilité de regarder à l’intérieur, de découvrir comment changer intérieurement, chacun d’entre nous peut faire cela. Et vraiment de plus en plus de gens réalisent qu’il leur faut faire autrement, qu’ils aillent dans une autre direction. Si nous amenons notre attention à l’intérieur, nous allons automatiquement ralentir et si tout le monde fait cela, la vitesse générale va se ralentir et toute la situation va changer. Nous pouvons apprendre de cette connaissance universelle dans laquelle la tradition de sagesse orientale et la science occidentale se rencontrent comment diriger notre attention vers l’intérieur.
    Depuis le point de vue UNITÉ DANS LA DUALITÉ on peut voir que nombre des problèmes que nous expérimentons apparemment à l’extérieur sont des problèmes que nous créons à l’intérieur. C’est pourquoi finalement, nous devons travailler sur nous-mêmes, nous développer nous-mêmes de l’intérieur ; le développement extérieur ne nous changera pas. Nous devons revenir à un ressenti fondamental de nous même qui est exprimé dans notre connexion naturelle à la nature et aux autres êtres humains. Il s’agit d’être, d’exister d’une façon plus authentique qui est ancrée plus profondément que l’esprit conceptuel. Cela donnera aux gens de notre société et au monde la paix et la liberté du corps et de l’esprit que nous avons essayé de trouver en nous focalisant sur le développement matériel.

Question : Dans ce contexte, comment voyez-vous le problème de la mondialisation croissante ?

TT : Une des causes principales de la mondialisation se rapporte à notre culture technologique hautement développée.Parce que les moyens de communication mondiale et de voyage sont devenus si rapides et si facilement accessibles, les influences sont transportées de plus en plus vite dans tout le monde et les cultures changent de plus en plus vite. Mais déjà au VIIIème siècle au Tibet, le roi Trisong Detsen portait un turban, ce qui dénote clairement une influence persane. Le principe est le même : par le contact avec d’autres cultures une influence vient et notre culture change. Je peux voir cela de nos jours aussi chez les jeunes tibétains qui s’intéressent rapidement à tout ce qui vient de l’Occident, comme les vêtements et la musique. Dans ce sens, à un niveau extérieur, le monde se rapproche de plus en plus et il semble qu’il n’y ait presque aucun moyen d’arrêter cela. Un autre aspect, cependant est la valeur interne d’une culture, qu’on ne peut trouver à un niveau extérieur, matériel, mais bien au niveau de l’expérience. Par cela, je veux dire la musique, la poésie et l’art d’une culture dans lesquels quelque chose de vraiment unique à cette culture peut s’exprimer. Cette valeur interne, il nous faut la conserver, sinon, nous courons le risque de devenir pareils. En général, cependant, je ne partage pas la préoccupation que tout devienne réellement UNE culture mondiale un jour. J’enseigne dans de nombreux pays d’Europe et j’ai observé que les gens des différentes nations sont vraiment différents à un niveau interne ou nous pourrions dire, à un niveau mental. C’est ceci qui s’exprime dans le « goût » particulier qu’une culture véhicule.
    Donc, comment pouvons-nous conserver la valeur interne de notre culture ? Bien sûr, la conscience de sa culture se rapporte à chacun. Nous devons nous demander ce qui est le plus important. La valeur extérieure de la culture est juste une sorte d’outil, alors que la valeur interne d’une culture, son expérience interne d’elle-même est le principal. Cette expérience intérieure fondamentale devrait continuer. Pour revenir aux jeunes tibétains, même quand ils grandissent en Inde, ils sont élevés et éduqués dans un style occidental. Le problème, cependant, est qu’ils n’ont pas de compréhension fondamentale de la culture occidentale, parce qu’ils ne proviennent pas de cette culture. Ils ne voient que la valeur extérieure, matérielle de la culture occidentale qui s’exprime dans certains vêtements, ou dans la recherche de certaines choses matérielles, et c’est ce à quoi ils s’identifient. En ce sens, ils ne peuvent pas faire l’expérience de la valeur interne de la culture occidentale, bien qu’en même temps, ils ne soient pas intéressés par l’ancienne valeur interne de leur propre culture ou qu’ils l’aient perdue. C’est en général un gros problème en Asie de même que dans tous les pays qui sont peu développés sur le plan matériel. Pour ne pas perdre la valeur interne qui est nécessaire comme « nourriture de l’esprit », il est très important que les gens, à la fois en Occident et en Orient, soient familiers avec leur propre culture interne.

    Dans le cas des Tibétains, cette valeur culturelle interne s’est développée pendant des milliers d’années et a résulté en une nature, une langue et un mode de vie spécifiques. Donc, le peuple tibétain a besoin de la valeur culturelle interne tibétaine. Si les Tibétains au Tibet et en-dehors du Tibet pouvaient comprendre leur culture pas seulement dans ses expressions externes, c’est-à-dire sous la forme d’un mysticisme et d’un système de croyance, mais plus depuis la perspective d’une valeur interne, s’ils pouvaient comprendre que c’est finalement à eux-mêmes de décider ce qu’ils vont expérimenter, ils pourraient consciemment garder leur propre culture interne et avoir la nourriture dont leur esprit a besoin quelles que soient les circonstances.
    Les Occidentaux ont reconnu que le développement matériel seul ne leur donne pas l’expérience qu’ils attendent, c’est pourquoi beaucoup de personnes de nos jours essaient d’aller au delà du niveau matériel en pratiquant le yoga, la méditation, etc. Mais en faisant cela, ils semblent croire à une sorte de « magie », c’est-à-dire qu’ils croient qu’un jour, à partir de rien, ils vont changer, eux-mêmes et leur monde. Mais ce qui manque, c’est la compréhension fondamentale de comment tout est interrelié. Notre expérience de la réalité a un rapport avec comment nous sommes ; si cela change, notre réalité changera aussi.
    C’est aussi vrai au niveau mondial. Si en tant qu’humains nous abordons la vie uniquement par des croyances matérielles, cela implique un grand danger. Si au contraire nous voyons qu’il y a un niveau matériel, mais qu’au delà, il y a une valeur interne qui est liée à notre culture interne, alors la mondialisation externe ne peut pas devenir une réelle menace.

Question : Avez-vous le projet de faire une autre conférence UNITÉ DANS LA DUALITÉ-TENDREL dans l’avenir ?

TT : Cela dépend de la réponse générale des savants occidentaux au paradigme d’une connaissance universelle qui soit commune à l’Orient et à l’Occident et s’il y a réellement une rencontre et un échange. Il est important pour moi qu’également l’auditoire de cette conférence voie la connexion entre l’ancienne connaissance orientale et la science moderne. J’espère que les gens vont réaliser que l’approche intégrale d’UNITÉ DANS LA DUALITÉ, c’est-à-dire l’application de la connaissance universelle au développement personnel est vraiment une possibilité de provoquer une transformation à la fois à un niveau personnel et à un niveau plus global.
    Si nous parvenons à communiquer ces points, je peux envisager une nouvelle conférence dans un futur proche qui approfondisse la rencontre et la collaboration entre la science occidentale et l’ancienne sagesse orientale.
    Il y a beaucoup de gens qui se sont intéressés à la tradition de sagesse orientale depuis assez longtemps et qui essaient maintenant d’intégrer cette connaissance, par exemple à la psychologie occidentale et à la psychothérapie. Une conférence qui ne soit pas uniquement centrée sur les fondements philosophiques mais aussi et tout spécialement sur l’application concrète de cette connaissance au développement personnel et à la transformation pourrait être d’un grand bénéfice pour ces personnes.
    Cependant, ce qui est important maintenant est tout d’abord de voir que les connaissances orientale et occidentale ont vraiment une base commune et que cette connaissance universelle peut être appliquée au développement personnel pour le plus grand bénéfice à la fois des individus et de l’ensemble de la société. Cette compréhension, je l’appelle UNITÉ DANS LA DUALITÉ.

Author: 
Tarab Tulku XI